
Quels sont les mécanismes à l’origine de l’addiction au tabac et comment s’en libère-t-on ? Le point avec Corinne Wahl, tabacologue attachée au Cipret à Genève.
Propos recueillis par Patricia Bernheim
D’un point de vue biologique, la spécificité de la cigarette, c’est que la nicotine active dans notre cerveau la zone qui régit notre humeur. Entre le moment où le fumeur aspire et celui où la substance atteint le cerveau, il se passe entre sept et dix secondes. C’est deux fois plus rapide qu’une injection. C’est un effet shoot, très fulgurant, et c’est cela que recherche le fumeur de manière inconsciente.
C’est un processus très rapide. On trouve rarement bonne, la première cigarette, mais on va quand même en prendre une autre, pour faire comme les copains. Dès la cinquième ou la sixième cigarette, les activateurs sont branchés. Il n’y a donc pas de cigarette anodine !
Quand on parle de dépendance, il faut savoir qu’elle se situe à trois niveaux. D’abord, il y a la dépendance à la nicotine, une substance qui nous prive de notre liberté de dire non, à laquelle sont ajoutés des composants comme l’ammoniac. Celui-ci potentialise l’effet de la nicotine et diminue le temps de réponse du cerveau qui passe ainsi de sept à cinq secondes. Lorsqu’on est accro, peu importe qu’on soit gai ou triste, on prend une cigarette pour mieux passer ce moment-là sur le plan du ressenti psychologique.
Le deuxième niveau de dépendance se situe au plan de la confiance que j’ai en moi. Quand on a une faible estime de soi, on est plus susceptible de développer certains comportements. Comme on n’est pas tous pareils face à la dopamine, on s’automédique avec la cigarette.
Enfin, le troisième point, c’est la dépendance comportementale et environnementale, autrement dit le réflexe conditionné. Pour certains, c’est la cigarette qui accompagne le café, pour d’autres, celle qui marque la fin du repas ou celle qui est associée au fait de téléphoner. Même si notre corps ne réclame pas sa dose à ce moment-là, le contexte nous ramène à la cigarette.
Très important. Un exemple pour illustrer cet aspect de la dépendance. Durant la guerre du Vietnam, de l’héroïne était distribuée aux soldats. Certains d’entre eux sont restés accros, d’autres pas.
Lorsque, quarante ans plus tard, ces vétérans se sont retrouvés, le seul fait d’être à nouveau ensemble a suffi à certains pour replonger, alors que la dépendance somatique et neurocérébrale était finie depuis longtemps. Un comportement seul peut donc réactiver le manque. Pour revenir à la cigarette, il suffit parfois d’un bruit, un briquet qu’on allume pour le réenclencher.
Les trois formes de dépendances sont communes à tout le monde, mais à des degrés différents. Nous ne sommes pas tous sensibles de la même manière à la substance.
La première étape est de demander à celui qui veut arrêter de fumer d’évaluer le pourcentage de ses dépendances. Il faut savoir aussi que le processus de sevrage est long, il peut parfois prendre des années, et qu’il existe aujourd’hui des traitements pour le rendre moins difficile.
Pour se détacher de la nicotine, on dispose de substituts nicotiniques* qui vont tromper notre cerveau et nous laisser dans un état de confort en diminuant ou en supprimant dès le premier jour la sensation de manque et les symptômes de sevrage. Ils s’utilisent sur deux ou trois mois, seuls ou combinés.
Pour traiter les aspects psychologiques et comportementaux, on va avoir recours aux thérapies cognitivo-comportementales. C’est une approche qui permet d’apprendre à comprendre la mécanique, à la décomposer et qui donne des outils pour faire autrement. Le fumeur va par exemple apprendre à repérer les associations qui sont un danger pour lui, comme café = cigarette, et éviter les situations à risques. Pour mettre toutes les chances de son côté, il est utile de combiner les deux formes de traitement.
*Les substituts nicotiniques, qui multiplient par deux, voire par trois, les chances de réussite, existent sous la forme de patch transdermique, de gomme, de comprimé sublingual, d’inhalateur. Ils sont en vente libre en pharmacie, sauf l’inhalateur, et ne sont pas remboursés par l’assurance de base. A cela s’ajoute encore le Zyban, sur prescription médicale seulement.
Lorsqu’on a réussi à arrêter de fumer depuis cinq ou six mois, on se sent comme un roi. Cela donne confiance en soi et la pêche pour surmonter d’autres problèmes. Dans un monde où les pressions sont omniprésentes, gagner une victoire sur un terrain dope notre motivation pour tout le reste.
Pour le tabacologue, évaluer le degré de motivation du fumeur est évidemment une priorité. On ne tient pas le même discours à un fumeur heureux de l’être ou à quelqu’un qui envisage d’arrêter… La plupart des fumeurs traversent cinq étapes avant de devenir des ex-fumeurs et, à chaque stade, correspond une aide particulière. Et, comme chaque fumeur est différent, il s’agit de trouver, avec lui, les stratégies les plus efficaces pour le soutenir tout au long du processus de désaccoutumance. C’est donc une aide sur mesure.
Le stade 1 correspond aux fumeurs à qui la cigarette ne pose pas de problème. On va lui donner des brochures** ainsi que des adresses internet.
Le stade 2, c’est la personne qui, à la suite d’un événement (grossesse, cancer d’un proche), n’est plus tout à fait heureuse de fumer. On va alors passer en revue les avantages, les inconvénients, les obstacles qu’elle va rencontrer et l’aide qu’elle peut escompter.
Le stade 3, c’est lorsque le fumeur dit : «Je vais arrêter.» Notre rôle est de l’aider à la concrétisation de cette volonté en fixant une date, en travaillant sur l’accompagnement et en analysant les habitudes qu’il doit modifier.
Le stade 4, c’est le passage à l’acte. Le fumeur arrête. On va alors trouver avec lui des stratégies de divertissement lorsque l’envie ressurgit.
Le stade 5, enfin, est celui du maintien et de la consolidation. On travaille sur la prévention de la rechute et on prend conscience des moments à risques, parce que plus on y réfléchit avant, moins on est démuni sur le moment. Lorsqu’il y a rechute, on va la dédramatiser. Elle fait partie du processus. C’est comme un enfant qui apprend à marcher. Il tombe plusieurs fois avant de marcher vraiment. Comprendre cela est important, parce que le fumeur qui rechute se sent en général mal vis-à-vis de lui et des autres.
**L’Institut de médecine sociale et préventive a conçu une série de brochures gratuites sur chacun de ces cinq stades. A commander à la Bibliothèque de l’Institut, case postale, 1211 Genève 4, ou par fax au 022 702 59 12.
Ainsi que nous vous le disions dans le dernier numéro d’Essentielles, les ados, même très jeunes, sont une cible de choix pour les cigarettiers qui les considèrent comme les fumeurs de remplacement.
Si l’industrie du tabac s’intéresse autant aux jeunes, dès 14 ans, c’est pour une raison simple : plus de 90% des fumeurs commencent avant
18 ans. Si, arrivée à cet âge-là, la personne n’a pas succombé à la cigarette, les cigarettiers ont beaucoup moins de chances de la compter parmi leurs fidèles clients.
C’est donc avant qu’il faut les rendre captifs. Campagne publicitaire dans les lieux fréquentés par les jeunes, publicité subliminale dans les films qui leur sont destinés : les industries du tabac ne manquent ni d’imagination ni de moyens pour renouveler leur clientèle, et donc assurer leur pérennité.
Pour en savoir plus sur les raisons qui poussent les ados à fumer leur première cigarette, une étude a été menée en 1997. Il en ressort que, pour 56% d’entre eux, il s’agissait juste de goûter. Mais, comme le souligne Corinne Wahl dans son interview, il n’y a pas de cigarette anodine.
L’influence du groupe d’amis a été citée par 20%. Pour 17,6%, c’est le goût du tabac (les additifs en matière de goût sont d’ailleurs étudiés en fonction de la cible visée : les ados, les femmes); 15,7% ont souligné que cela les détendait et, enfin, 8% ont mis en avant un environnement de fumeurs. Le risque d’être un ado fumeur est en effet de 15% si les deux parents sont fumeurs et de 2% lorsque ces derniers sont non-fumeurs, preuve que la modélisation a un impact certain.
Considérée comme initiatique, la première cigarette place les ados dans une situation paradoxale. C’est à la fois un geste d’indépendance face aux adultes, mais le premier pas vers une dépendance à un produit dont les conséquences sont particulièrement néfastes.
Adresses utiles
Consultation individuelle d’aide à la désaccoutumance au tabac des HUG:
tél. 022 372 95 49.
Consultation Santé jeunes aux HUG : tél. 022 372 33 87.
Groupe : les Mardis du Cipret, de 12 h 30 à 14 h, lieu de parole ouvert à tous, gratuit, anonyme, sans rendez-vous ni inscription, rue Henri-Christiné 5.
Liste des autres adresses de consultations de sevrage tabagique dans le canton : Cipret-Genève, Carrefour Prévention, tél. 022 321 00 11, www.prevention.ch
Vous pouvez faire l’expérience de «trois jours sans fumée, juste pour voir» dans les huit Pharmacies Principales de Genève et Chavannes. Il vous suffit de demander une de nos spécialistes. Elles vous fourniront toutes les informations nécessaires à la réalisation de notre programme Tabacare.
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